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Dérives
Macola
atrabile

Bouba Boro s'en tirait plutôt bien avant. Secondé par son copain "le bigleux", ses sorties en mer sur son petit rafiot lui permettaient de remonter assez de poisson pour en vivre. Mais l'arrivée de gros chalutiers venus d'autres continents a tout changé. Une fois que ces immenses bateaux usines auront pêché les 80 000 tonnes de poisson autorisées par an, que restera-t-il à Bouba et ses collègues ? Quelques sardines peut-être...Notre homme n'a d'autre solution que de jeter l'éponge pour travailler à la conserverie du port…
Si les couleurs des crayons de Macola sont chaudes et gaies (Afrique oblige…), il n'en va pas de même pour son propos. Car ce que l'auteur conte ici, c'est bien la fin d'une époque et d'un mode vie. Celui du petit artisanat et d'une vie simple qui privilégie l'entre-aide, la fraternité, le partage, le coup de main à l'appât du gain, à la compétition, au rendement à tout prix et à l'exploitation des hommes. Bouba a beau faire de la résistance (il pense tout d'abord qu'huile de coude et astuce lui permettront de faire perdurer son affaire), que peut-il contre ces monstres d'acier qui menacent à tout instant de le faire chavirer et lui rappellent ainsi continuellement la fragilité de son entreprise ?
Au-delà de la métaphore très évocatrice (ces chalutiers sinistres et inquiétants symbolisent bien sûr le capitalisme à outrance et les "dérives" du titre sont aussi celles de l'ultralibéralisme actuel), Piero Macola parvient, à l'instar de James Sturm dans son touchant "Le jour du marché", à capter ce sentiment fugace et triste que plus rien ne sera comme avant. L'auteur a beau montré les efforts de Bouba et des autres pour s'adapter à cette nouvelle situation et surmonter cette perte de repères, ce changement de vie (on y croit presque à un moment donné quand Bouba rencontre la sœur d'Alain et qu'il rachète un plus gros bateau…), quelque chose (appelez ça de la joie de vivre, une certaine innocence, de la légèreté) s'est envolé. Irrémédiablement.
Avec "Dérives", récit empli d'humanité, attachant (le travail graphique très personnel et expressif de Macola y est pour beaucoup) et amère, Atrabile, petit indépendant suisse, poursuit son formidable travail éditorial qui vient d'être très justement récompensé à Angoulême par le Fauve d'or (le prix du meilleur album) pour "5000 kilomètres par seconde" de Manuele Fior. Merci à Baru (il était président de cette édition 2011) et aux autres membres du jury de montrer que le petit pêcheur a encore une chance de s'en sortir face aux gros chalutiers !
[sullivan]